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    Ian Thorpe 
  Thorpe d'entrée 


De notre correspondant à Sydney
Alain COLTIER

du 14 mai 2000

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«IAN, ce record du monde sur 400 m libre ne semble pas vous faire chavirer de bonheur. Êtes-vous déjà un peu blasé ?

­ Eh, pas du tout ! Depuis l'âge de huit ans, je rêvais de participer aux Jeux Olympiques. D'avoir un jour à côté de mon nom quelque chose comme : "A participé aux Jeux." Le top ! Et hier, je n'avais que cela en tête : arracher cette qualification. Cela m'excite de pouvoir revenir là, dans cette même piscine de Sydney, au mois de septembre prochain. Cela ne s'est peut-être pas vu, mais, sur le dernier 50 m, je jubilais comme un fou. Ma qualification quasiment en poche, je ne pensais alors pas du tout à un éventuel record du monde, je ne songeais qu'à cette consécration. L'aboutissement d'un rêve de gamin ! C'est beau, non ? En plus, mes parents, ma soeur, son mari, ma famille, les amis, tout le monde avait fait le déplacement... Vraiment, c'était spécial, d'où ma surprise quand j'ai lu sur le tableau électronique après avoir touché le muret : "Record du monde."

­ Mais vous ne trouvez pas bizarre de douter, alors que vous avez une telle marge de manoeuvre sur vos adversaires ?

­ Mais cette qualification comptait tellement pour moi ! Avant de venir ici, j'ai même passé en revue tous les scénarios catastrophes imaginables : une cheville tordue en montant sur le plot, un faux départ... À tel point que je place d'emblée ma qualification olympique très haut parmi mes souvenirs. Tout en haut, même avec mon premier titre de champion du monde, en 1998, à Perth, sur 400 m et ce 200 m en petit bain, à Berlin, en février dernier, qui était également quelque chose à part. Et en tout cas plus haut que ce record du monde.

­ La combinaison intégrale a-t-elle constitué le petit plus qui a fait le record ?

­ (Large sourire...) Là, je dois faire attention à ce que je dois dire, car je risque bien à l'arrivée de me faire taper sur les doigts par mon équipementier ! Oui et non... Concrètement, je ne l'ai pas sortie lors des séries et, ce soir (hier soir), elle semblait peut-être me donner une meilleure assise dans l'eau. J'étais assez haut dans l'eau, mon action des bras était plus ample que d'habitude, au point de réduire ma fréquence de battements, ce qui est plutôt encourageant.



Thorpe d'entrée ! Le jeune prodige australien n'a pas manqué son rendez-vous, hier à Sydney. Il s'est évidemment qualifié pour le 400 m des Jeux, tout en améliorant au passage, et un peu malgré lui, son propre record du monde sur la distance (3'41''33).

Ça commence bien, ou plutôt ça recommence ! Ça recommence comme en ce fameux mois d'août 1999, où, dans son bassin porte-bonheur de Sydney à l'heure des Jeux Panpacifiques, Ian Thorpe avait vieilli, en l'espace de quatre jours, la bagatelle de quatre records du monde. Dont celui du 400 m. Hier midi, pour cette première journée des sélections olympiques australiennes, nul n'ignore, à l'issue des séries, que les heures du record du monde du 400 m sont comptées.

Dans sa série, Ian Thorpe ne vient-il pas de signer, au pied levé, 3'48''93, avec une facilité déconcertante, se contentant d'une petite accélération sur les quatre-vingts derniers mètres ? Un temps qui lui aurait valu, par exemple, l'argent sur le podium d'Atlanta... Comme ils l'avaient soigneusement annoncé au préalable, Kieren Perkins et Daniel Kowalski, qualifiés eux aussi pour cette finale du 400 m, n'ont pas voulu s'exposer à un matraquage en règle qui les aurait sûrement traumatisés pour la suite de la compétition.

Face à Thorpe ne reste donc que Grant Hackett, dans sa combinaison pas très esthétique. De son indice de forme, on sait peu de chose. Une certitude : sur le papier, il est bien le seul à pouvoir suivre à la trace le phénomène des lieux, à défaut d'espérer l'inquiéter. La salle est chauffée à blanc. L'assistance est record pour l'occasion, les grands anciens (Dawn Fraser, Murray Rose...), enthousiastes comme des gamins, le Premier ministre (John Howard), radieux au possible...

En fait, et malgré les apparences, l'Aussie hors norme doute ferme dans sa combinaison intégrale qui lui marque la peau. C'est la première fois que sa période d'affûtage, sur les cinq jours qui précèdent la compétition, a eu un goût mitigé. Comment l'analyser ? Son manque d'expérience certain (il n'a que dix-sept ans) l'empêche de bien apprécier l'inédit de la situation. Heureusement que cette série en début de matinée, confortable et délicieuse à souhait, l'a quelque peu rassuré, et qu'une petite conversation avec Michael Klim juste avant de se placer sous les ordres du starter l'a un peu détendu... Pour une demi-seconde tout rond

On le découvre alors presque serein sur son plot, se bornant à ajuster ses lunettes par instants. Le coup de pistolet le libère. Départ à la manière d'un sprinter, pied droit en retrait. Un départ aussi tonitruant qu'inattendu, Ian est d'ordinaire réputé avant tout pour ses finishes à bout de souffle. Le monde à l'envers ! Le voilà même qui déboule sans prévenir en 53''15 au 100 m pour continuer sur sa lancée jusqu'aux 200 m : 1'49''14 ! Un vrai bolide... Du jamais vu, sachant qu'il possède alors pas loin de deux secondes d'avance sur son record (3'41''83), établi en août dernier, record pourtant qualifié à l'époque de mythique. Il compte carrément déjà dix bonnes longueurs d'avance sur la meute bien discrète. Cette démission collective de l'opposition ne manque évidemment pas de le surprendre un peu. Hackett, crédité l'an passé de 3'45''59, est en perdition, au point de faire regretter à Perkins et Kowalski d'avoir fait leurs valises si vite après les séries du matin.

Le nageur du Queensland, spécialiste du 1 500 m, ne trouvera d'ailleurs pas la moindre explication valable à faire valoir une fois sorti de l'eau... Thorpe continue donc sa belle échappée en solitaire. Plus qu'une petite seconde d'avance aux 300 m (2'45''18 contre 2'46''29). Tiendra-t-il jusqu'au bout ? D'autant que son battement de pied infernal tarde à s'emboîter. Coup de fatigue ? Il ne déplace plus cette fois des cathédrales de flotte. Tactiquement, sa course se confirme être une véritable calamité. Une approche contre nature. Parti sur les chapeaux de roues pour assurer sa précieuse qualification olympique, pour mieux contrôler ensuite les débats, il n'est plus du tout aussi conquérant et rayonnant sur les ultimes longueurs. C'est le moment que choisit le public pour donner de la voix. Juste le temps de permettre à « Thorpie » ­ comme ils le surnomment tous ­ de battre son record du monde d'une demi-seconde tout rond (3'41''33).

Le visage tourné vers le tableau lumineux, Ian Thorpe ne cache pas sa surprise. Il reprend enfin son souffle. Direction les micros de la télé locale. Une sorte de mini-répétition avant l'heure. En septembre, pendant les Jeux, il sait déjà qu'il aura à satisfaire, avant de rejoindre son entraîneur de toujours, Doug Frost, pas moins de douze équipes de télé ! La gloire olympique a aussi ses revers...


 
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