Le boxeur picard espère monter sur le
podium à Sydney. Mais il a déjà gagné sa finale
en figurant parmi les meilleurs mouche mondiaux
après avoir appris à vivre avec ses
malformations physiques...
Si Jérôme
Thomas (21 ans) parvient à se discipliner sur le
ring, à réfréner son tempérament de bagarreur,
il a de bonnes chances de revenir médaillé de
Sydney (lors des Championnats du monde de boxe
amateurs 1999 à Houston, il aurait dû monter sur
le podium, mais il fut victime des incohérences
de la scoring-machine en quart de finale et
éliminé par l'Argentin Narvaez).
«Je donnerai le meilleur
de moi-même aux Jeux, confirme le jeune Picard
de Saint-Quentin, tant l'obtention
d'une médaille olympique serait une belle
revanche sur la vie.»
Une vie qui ne lui a «pas fait de
cadeau au départ». Ce boxeur longiligne (51
kilos, 1,68 m) est en effet né avec des
malformations du côté gauche... «Je n'ai
pas de muscles pectoraux sur la poitrine gauche,
raconte-t-il. Alors, mon coeur est moins protégé
quand je reçois des coups. Mais, surtout, mon
bras gauche est plus court que le droit. Et je
suis né la main gauche fermée. J'ai été
opéré sept fois, du premier âge à quatorze ans.
D'abord pour décoller mes doigts. On me
prélevait de la peau sur le bas du ventre pour
la greffer sur mes doigts. La dernière
intervention aura permis à mes doigts de se
développer. Mais je ne peux toujours pas les
tendre et ils restent recroquevillés. Que vous
dire encore ?... J'avais aussi un petit
souffle au coeur, que je ne ressens plus depuis
quelques années.»
Malgré ses
handicaps, Thomas est devenu l'un des
meilleurs mondiaux dans ce qui est certainement
le plus dur des sports... «La boxe m'a aidé
à développer mon bras gauche, souligne-t-il. Ma
main gauche m'empêche d'être aussi
puissant du gauche que du droit, mais je
compense en mettant beaucoup de vitesse dans le
bras gauche. Et j'ai presque envie de dire
que c'est devenu un avantage. Car, lorsque
j'ai donné mon direct du gauche et que
j'enchaîne avec ma droite, mes adversaires
sont surpris, mon bras droit étant plus long.»
Même en côtoyant régulièrement Thomas, celui qui
ignore ses malformations ne remarque rien.
«Quand j'étais enfant, personne ne se
rendait compte de rien, car je cachais ma main.
Avant, je n'aimais pas me mettre torse nu.
Maintenant, je m'en fous. Je ne sais pas si
j'ai souffert de tout ça. Je crois que ça
ne me donnait pas de complexes.
Aujourd'hui, je n'y pense plus. Pour
moi, je suis normal.»
Peut-être grâce au sport Thomas
a-t-il réussi à trouver son équilibre et à
surmonter son handicap. Pourtant, il fut
d'abord refusé lorsqu'il s'essaya
au judo. «Je devais avoir sept ans, le
professeur n'a pas voulu de moi. Alors,
avec mon frère Cyril, de deux ans mon aîné, on
est allés dans la salle en face, où il y avait
de la boxe. Là, l'entraîneur se mettait
même à genoux pour m'apprendre la
technique. Au départ, c'était juste pour
m'amuser, même si j'y allais tous les
jours. Mais, vers neuf-dix ans, j'ai
commencé à disputer mes premiers combats.»
Pas du genre à pleurer sur
son sort, Jérôme Thomas était déjà animé
d'un tempérament de guerrier, d'autant
qu'il fut élevé exactement comme ses quatre
frères. «Mon père et ma mère n'ont jamais
pris en compte mon handicap, ils ne m'ont
jamais chouchouté. Au contraire, ils ont
peut-être été plus durs avec moi qu'avec
mes frères.»
«J'ai dû travailler deux fois
plus que les autres»
Champion de France juniors
1996 et 1997, vice-champion d'Europe des
mi-mouche 1997, il a connu la même réussite en
seniors, où il est champion de France depuis
1998 en mi-mouche, puis en mouche. Pourtant, il
faillit bien ne pas pouvoir débuter au niveau
international. À l'occasion du Tournoi de
Pologne juniors, le médecin, lors de la
traditionnelle visite médicale
d'avant-combat, voulut empêcher Thomas de
boxer, mais l'entraîneur français Aldo
Cosentino intervint véhémentement et le fit
changer d'avis. «Depuis, les médecins ne
m'ont plus jamais rien dit, note le jeune
Picard. Quand ils voient ma licence, avec
aujourd'hui près de 80 combats, ils ne se
posent plus de question.»
Quel que soit son résultat à Sydney,
il demeurera amateur et restera à l'INSEP
afin de passer son brevet d'État deuxième
degré (il a obtenu le premier en juin dernier).
«La boxe pro ne m'intéresse pas trop, les
mouche n'y sont pas une catégorie très
reconnue, avoue-t-il. C'est pour moi plus
avantageux de rester amateur. Et je veux
disputer avec mon frère Guillaume les Jeux
Olympiques de 2004. J'aurais déjà pu aller
avec Cyril à Sydney, mais il est passé pro à
vingt ans, car il ne se plaisait pas en équipe
de France.»
Alors que
l'aîné des frères Thomas, Stéphane (25
ans), ne boxe pas, Cyril (23 ans) est champion
de France des plume chez les professionnels, où
il est toujours invaincu, Jérôme (21 ans)
s'est donc qualifié pour Sydney, Guillaume
(17 ans) vit au centre national de boxe de
Vendôme et prépare le Mondial juniors de
novembre prochain, tandis que Philippe (14 ans),
après une belle carrière en boxe éducative,
vient de passer amateur.
«Ce qui m'est arrivé à la
naissance est une motivation supplémentaire pour
obtenir une médaille olympique, conclut Jérôme
Thomas. J'ai déjà plus de mérite que tous
les autres boxeurs, car j'ai dû travailler
deux fois plus qu'eux. Si je monte sur le
podium, les journalistes viendront me voir.
J'en profiterai pour faire passer un
message : même si on n'est pas avantagé au
départ, on peut réussir. À condition de le
vouloir.»
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